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Une infirmière ordinaire

Une infirmière ordinaire

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Martine à l'hôpital, le burn-out

Martine à l'hôpital, le burn-out

Martine a trente ans, elle est infirmière, une infirmière parmi les autres. Elle aime son métier, elle l'a choisi.
Ce n'est pas une vocation, elle se l'est toujours dit, non c'est un choix éclairé, une orientation professionnelle vers un milieu qui l'attirait. Prendre soin, allier technique et relationnel, connaissances et pratique le tout tourné vers les autres : un beau programme, intéressant et potentiellement épanouissant au fil des ans.
L'étape du concours passé, les études sont difficiles, Martine ressent des tensions en stage, les équipes ne sont pas toutes accueillantes. Le rythme de travail est intense et le temps manque pour les stagiaires, elle s'en rend compte assez rapidement ainsi que de la logique implacable de l'institution, du poids de la hiérarchie qui pèse sur les épaules des soignants qui s'épuisent. Elle suit son chemin et s'inspire du positif pour avancer parce-qu'il y en a et qu'elle rencontre des équipes formidables malgré tout.
Après trois ans et des poussières, diplôme en poche, la voilà officiellement professionnelle de santé. Elle pense pouvoir acquérir un peu de liberté, tendre vers ses convictions et travailler selon ses idéaux en matière de "prendre soin".
Ses espoirs sont très vite balayés par la réalité du terrain qui laisse peu de place à un accueil aidant des nouveaux arrivants. Dés l'entretien d'embauche d'ailleurs, on lui fait bien comprendre qu'il faut faire ses preuves, vite, être efficace. Il y a peu de place, c'est une chance pour elle d'être là.
Les débuts sont chaotiques, sans oreille attentive pour poser des questions, il faut deviner l'organisation du service qui est déjà elle même un peu boiteuse et ne lui fera pas de cadeau. Se frotter au terrain, apprendre à la " dure " mais par dessus tout ne pas quitter des yeux le patients, au centre de ce tourbillon, qui lui n'a rien demandé et ne doit surtout pas subir les maladresses d'une jeune diplômée qu'elle soit aidée ou pas.
Martine rame, elle a beau donner ce qu'elle peut, visiblement ce n'est pas assez. Son contrat se termine. Elle ne restera pas.
Plusieurs contrats à durée déterminée se succèdent. Dans sa région il n'y a pas de pénurie dans le métier, c'est plutôt l'inverse et les périodes de chômage ne sont pas rare chez les infirmiers.
Et puis vient une opportunité dans le privé, un contrat à durée indéterminée. L'expérience est désormais là et elle s'intègre sans trop de problème à une équipe dynamique. Le travail est intéressant mais rapidement le rythme, pesant, se fait sentir. Les horaires ne sont pas adaptées en fonction de la charge des soins elles sont organisées de façon à ne pas avoir trop de personnel sur place donc à l'économie.
Martine s'entend bien avec l'équipe, les Aides soignantes, les agents, kinés, médecins... au fil du temps ils se connaissent et le travail est efficace. L'ambiance est détendue et agréable, cela contrebalance les horaires compliquées.
C'était sans compter sur la hiérarchie qui n'aime pas les équipes trop soudées. Un jour, elle décide de les éclater, de faire tourner le personnel de service en service. C'est comme ça. Diviser pour mieux régner? certainement. Des " petits chefs " sont nommés pour surveiller le travail de leur pairs et pointer les failles dans le but d'améliorer les pratiques.
L'ambiance se ternie, les tensions sont palpables. Les arrêts de travail ainsi que les départs se multiplient. Qu'importe, la demande est plus importante que l'offre. Il y aura toujours du monde pour remplacer, le recrutement est facile. Les tentatives de discussions sont muselées à coup d'intimidations. Il n'y a pas ou très peu de possibilité d'évolution professionnelle dans la structure. Martine s'étouffe professionnellement à petit feu. Elle cherche à se réorienter vers l'hôpital public, ici règne la logique de l'argent et la rentabilité souveraine pour engraisser les actionnaires, là bas c'est différent... peut être.
Elle décroche un entretien et ses espoirs se dégonflent en quelques minutes. Les cartes sont posées sur la table d'emblée : ici, le personnel tourne aussi, c'est comme ça, on vous mettra où il y a des " besoins ", ensuite, à vous de vous " battre " pour accéder si possible et si vous en avez à vos objectifs professionnels. L'ancienneté n'est pas reprise. On vous veut compétente, expérimentée mais repartant de zéro, en bas de l'échelle. L'attente est longue pour espérer être stagiairisée puis titularisée. Rien ne garantit que ça se fera. Et puis ici aussi la logique comptable règne en maître, il n'y a pas d'actionnaires mais il y a des comptes à rendre et des moyens de plus en plus serrés. Un entretien agressif qui va dans le sens de ce que ses amies salariées ici depuis des années lui ont dépeint de l'ambiance générale. Il y a un peu plus d'avantages à travailler dans la fonction publique mais les conditions sont les mêmes partout, il ne faut pas se leurrer.


Alors que deviendra Martine? restera-t'elle à son poste dans le privé, le quittera t'elle pour un poste à l'hôpital public?


Finalement peu importe son choix : Il y a de grandes chances que Martine, 30 ans, infirmière, s'épuise professionnellement dans les années qui viennent. Si ses ressources personnelles : famille, amis, loisirs etc... sont suffisantes, elle arrivera à garder la tête hors de l'eau à continuer d'avancer et à supporter son travail. Sinon, c'est une autre histoire, bien plus noire qui va se jouer pour elle.


Aujourd'hui nous parlons de " burn out " au travail, les soignants font partie des professions les plus à risque, les plus exposées. Il est évoqué bien souvent une faille personnelle que les conditions de travail, difficiles à l'hôpital viendraient creuser.
Mais n'est-ce pas l'inverse, la faille n'est elle pas l'institution, ce système qui désormais consiste à mettre les salariés dans des cases, à les faire tourner, les malaxer, les broyer jusqu'à parfois une destruction humaine irréversible?
Les soignants victimes de burn-out aiment leur métier. La maladie, la mort, ils savent gérer, ils ont la formation et l'expérience pour. Ce sont les conditions d'exercice qui les tirent vers le fond sans relâche. Manque de reconnaissance des compétences, manque de reconnaissance salariale, politiques de management culpabilisantes et inhumaines...
Alors on en parle, c'est bien, on informe des premiers signes, des risques. Il faut étayer sa vie personnelle, faire du sport ( l'AquaPoney, c'est bien non? ), de la relaxation, voire demander une aide psychologique...
Mais Il faut le dire et une bonne fois pour toutes : c'est l'institution et son système qui sont à l'origine des si nombreux burn-out à l'hôpital et dans les structures de soins. Si l'on ne prends pas le mal à sa racine, si l'on ne s'attaque pas à la cause, l'amélioration faite par la prévention ne sera qu'un vernis superficiel qui cachera partiellement les dégâts grandissants.


Alors déculpabilisons les soignants qui se débattent malgré eux, qui aiment leur métier et ne cherchent pas autre chose que de l'exercer correctement.


Unissons-nous au lieu de nous diviser et changeons, faisons bouger ce système gangréné avant qu'il ne nous use et nous jette à notre tour en prétextant... un burn-out!

Martine à l'hôpital, le burn-out