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Une infirmière ordinaire

Une infirmière ordinaire

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Ceux qui restent

Ceux qui restent

Les arbres ont été coupés, ces arbres qui cachaient il y a encore quelques semaines une petite maison ancrée dans un quartier calme au coeur de la ville. Je passe le portillon et monte les marches, polies, qui ont comptées ces derniers mois un nombre incalculables de nos passages. Comme un réflexe je sonne et entre, passant cette porte derrière laquelle nous n'étions qu'une poignée à savoir ce qui s’y déroulait.

Un drame ordinaire, celui d'une maladie chronique, maligne dans tous les sens du terme et dont l'issue s'assombrissait au fil des saisons. Il me faudra quelques secondes pour me remettre les idées en place, la pièce qui s'ouvre devant moi, vide, parait aussi immense qu'elle me semblait étroite quand elle était encore encombrée de tout le matériel médical loué ces derniers mois. La vue de ce changement vient comme un rappel ou plutôt la concrétisation d'une information que l'on m'a transmise à mon retour de vacances. La mort est passée par là et a emporté celui qu'habituellement je soignais, ici, dans ce foyer si particulier. Je me rappelle les sourires, les longues discussions qu'une respiration difficile venait souvent perturber, le ronronnement de l’extracteur d'oxygène. L'odeur prégnante qui enveloppait les lieux n'est pas encore complètement dissipée et laisse comme une empreinte déroutante dans l'atmosphère.

J'avance. Il se tient là, dans le fauteuil et me regarde entrer, silencieux. Je suis là pour lui, pour un banal bilan de routine. Mais ce n'est pas simplement cela qui se joue, il y a aujourd'hui comme un retour sur cette histoire vécue ensemble dans l'intimité d'une fin de vie. Mes mots se voulant réconfortant n'atteignent pas leur but, ils glissent sur lui en vain. Il est de ceux qui restent, ceux à qui il appartient de refermer le livre quand ils le peuvent sur un chapitre parfois inachevé.

En bouclant ma mallette avant de partir je réalise que dans son bazar aseptisé s'entremêlent également des bribes de souvenirs. Des souvenirs qui me rappellent que l'on oublie pas, jamais, les personnes que l'on soigne et qu'elles ne sont pas seulement des noms dans des listes ou des numéros de chambres que l'on effacerait sans peine quand la mort, indécente, vient s'en mêler. Alors je réalise que quelque part, parfois même bien caché au fond d'une mallette, il y a des choses qui font que l'on fait partie nous aussi, soignants, de ceux qui restent.

Ceux qui restent